De la côte Sutherland à la côte Badelard

Saviez-vous que la côte Badelard portait à l’origine le nom de Sutherland? En 1845, cette voie de communication n’était qu’un chemin projeté. Douze ans plus tard, probablement en raison d’Elizabeth Ferguson, la côte Sutherland était communément appelée « côte de la Négresse ».

De la côte Sutherland à la côte Badelard | 9 septembre 2023 | Article par José Doré

La côte Badelard en 1898 (BAnQ Québec, P585,D14,P5, Fonds Philippe Gingras)

Saviez-vous que la côte Badelard portait à l’origine le nom de Sutherland? En 1845, cette voie de communication n’était qu’un chemin projeté. Douze ans plus tard, probablement en raison d’Elizabeth Ferguson, la côte Sutherland était communément appelée « côte de la Négresse ».

Chirurgien, prostituée et banquier

Le 1er avril 1921, les autorités municipales approuvent le règlement changeant le nom pour celui de Badelard. La côte est ainsi nommée en souvenir du chirurgien de Montcalm, Louis-Philippe Badelard (1728-1802). Malgré l’importance de ce dernier dans l’histoire et dans les annales de la médecine canadienne, la population continue d’utiliser l’ancienne appellation pendant de nombreuses décennies, même jusqu’à ce jour!

On a débaptisé et rebaptisé quelques rues, hier soir, au conseil de ville de Québec. Ainsi la côte de la Négresse, qui avait un mauvais nom, bien que l’on y ait fait disparaître depuis longtemps ses bouges[1], s’appellera désormais côte Badelard, du nom du chirurgien qui assista le général marquis de Montcalm à ses derniers moments[2].

La côte Sutherland

Faisant vraisemblablement référence à une femme de couleur et ancienne résidente du faubourg Saint-Jean, le nom « côte de la Négresse » ‒ que l’on évite aujourd’hui de prononcer, vu sa connotation péjorative et raciste ‒, était en usage depuis au moins 1857. Il s’agissait alors d’une appellation commune pour désigner la côte Sutherland. Ainsi représentée sur des plans de Québec de 1858 et de 1871, elle reliait par une ligne courbe la rue Arago du faubourg Saint-Vallier à la rue et place Sutherland du faubourg Saint-Jean[3].

À cet endroit, en 1818, Daniel Sutherland, représentant de la Banque de Montréal à Québec, acquiert un vaste terrain du notaire William Fisher Scott[4]. La côte Sutherland, qui est en fait la prolongation de la rue du même nom, a été nommée ainsi en l’honneur de ce banquier.

 

Détail d’un plan de la ville de Québec de 1871 montrant la côte Sutherland (BANQ Rosemont—La Petite-Patrie G/3454/Q4/1871/C68 CAR pf)

En 1864, le nom officiel et l’appellation commune continuent de coexister, comme en fait foi une pétition présentée au conseil municipal de Québec, le vendredi 13 mai. Des résidents des quartiers Montcalm, Saint-Jean, Jacques-Cartier et Saint-Roch y demandent que « la côte communément appelée côte de la Négresse », au bas de la rue Sutherland, soit réparée en raison de son état dangereux.

Un mois plus tard, il est résolu que la considération de cette pétition réclamant une communication entre les quartiers Saint-Jean et Jacques-Cartier, à l’endroit appelé « la côte Sutherland », soit remise jusqu’à ce qu’un jugement soit rendu dans une cause entre le juge Thomas Cushing Aylwin et William Venner. La propriété sur laquelle devait passer le chemin était alors en litige[5].

Un juge devant les tribunaux

Le 15 mai 1834, Thomas Cushing Aylwin était alors avocat. Il acquiert des héritiers de Pierre Vincent, ancien potier de la rue et du faubourg Saint-Vallier, et de Magdeleine Babin, feu son épouse, trois emplacements contigus situés du côté sud de la rue du coteau Sainte-Geneviève (aujourd’hui Arago Est). Ce sont les lots n° 31, 32 et 33. Couvrant chacun 40 pieds de front, ceux-ci sont bornés à la tannerie d’Osborn Lambly Richardson, à l’est, et à une rue projetée, future côte Sutherland, à l’ouest[6]. Avant la vente par licitation, ces emplacements faisaient partie d’un terrain de forme irrégulière d’environ 154 535 pieds de superficie[7]. Cet immeuble ou « compeau de terre[8] », a été divisé en 41 lots par l’arpenteur Joseph Hamel. Il serait aujourd’hui délimité par la cime du coteau Sainte-Geneviève, au sud, la rue Narcisse-Belleau, à l’est, la rue Christophe-Colomb, au nord, et la rue De Magellan, à l’ouest.

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Plan suivant la vente du 15 mai 1834. Il montre les terrains appartenant à l’honorable T. C. Aylwin sur la rue du coteau Sainte-Geneviève (Arago Est) (AVQ Q-P1-4-D00222)

Onze ans plus tard, ce même Joseph Hamel, arpenteur et inspecteur des chemins de Québec, collabore à la réalisation d’un plan de cette ville. Daté du 14 juillet 1845, on y trouve des traits hachurés. Ceux-ci indiquent le tracé de rues projetées, dont celui de la côte Sutherland.

Contrairement au plan initial, celle-ci se trouve désormais plus à l’est, face à la nouvelle rue des Dragons (Narcisse-Belleau), sur la propriété de l’honorable Thomas Cushing Aylwin[9]. En raison des pertes subies pour l’ouverture de cette nouvelle voie de communication, ce dernier réclame à la « Corporation de la Cité de Québec » une indemnisation. Joseph Hamel le mentionne dans un extrait d’un procès-verbal du comité des chemins, n’ayant pour date que le « mercredi 11 de l’année courante[10] ».

Plan montrant la nouvelle subdivision des lots n° 31 et 32 appartenant à l’honorable T. C. Aylwin sur la rue du coteau Sainte-Geneviève (Arago Est) à l’angle de la côte Sutherland; et le lot n° 41 offert à ce dernier pour les pertes dues à la nouvelle subdivision (AVQ Q-P1-4-D00023)

Malgré cette information manquante, il est très probable que la côte Sutherland soit aménagée à partir de 1846. Dans une pétition présentée au conseil de ville de Québec le 16 juillet 1847, des résidents des faubourgs Saint-Jean et Saint-Vallier demandent qu’une certaine rue menant de la rue des Dragons au pied du coteau Sainte-Geneviève soit améliorée[11]. Aurait-on débuté par un bout de rue? Une chose est certaine, la côte Sutherland mène le juge Aylwin devant les tribunaux. Après un litige avec la Ville de Québec, celui-ci en a un autre avec William Venner, qui se rend à la Cour supérieure en 1864. Ceci retarde les travaux demandés par la population.

Les améliorations de la corporation

En 1883, après plusieurs années d’attente, des améliorations sont enfin apportées à l’ancienne côte Sutherland. Elle est désormais désignée par les autorités municipales sous le nom de « côte dite de la Négresse[12] ». Son tracé est alors complètement modifié. Celui-ci n’a plus la forme d’une courbe, mais d’un zigzag.

La même année, le nom de cette côte apparaît pour la première fois dans l’annuaire de la ville de Québec de 1883-1884[13]. Mais on y lit plutôt « côte à la Neigresse ». Cette erreur est corrigée en 1886.

Quatorze ans plus tard, le 20 avril 1900, il est ordonné et statué par le « Conseil de la Cité de Québec » que la nouvelle côte reliant les rues Arago (Arago Est) à Sainte-Cécile (Lavigueur) « est […] un chemin public, et restera connue sous le nom de côte de la Négresse[14] ».

L’activité infranchissable au bas de la rue Sutherland est rendue praticable par la construction d’un plan incliné en maçonnerie, puis on relie par la nouvelle côte dite « de la négresse », les quartiers Saint-Jean et Jacques-Cartier, entre les rues Richmond (Lavigueur) et Arago[15].

Elizabeth Ferguson de la rue Richmond

Comme on peut le constater, la femme à qui réfère le nom de cette côte a toujours eu la faveur du public. Mais de qui s’agit-il?

En 1949, dans un article de L’Action catholique consacré aux côtes de Québec, le colonel Georges-Émile Marquis se pose la question suivante : « Y a-t-il eu, jadis, une négresse habitant ce quartier et qui aurait donné son nom à la côte? Je l’ignore. Quoi qu’il en soit, ce nom était au moins original et il rappelait bien des souvenirs[16]. »

Plus récemment, dans son article intitulé La surprenante histoire des côtes de Québec, publié le 8 mai 2021 sur le site Web de Radio-Canada, Catherine Lachaussée mentionne que « les témoins du temps rapportent qu’une femme noire y a tenu une maison close un certain temps ». De plus, « [selon] le spécialiste de l’histoire des Noirs Frank Mackey, il pourrait bien s’agir d’Élizabeth Ferguson ».

Une femme de couleur nommée Eliza ou Elizabeth Ferguson, née vers 1806, originaire des Antilles, mesurant 5 pieds et 2 pouces (1,57 m), a bel et bien vécu à proximité de la côte en question[17]. En 1851, on la retrouve dans une « maison suspecte » du faubourg Saint-Jean[18], vraisemblablement sur la rue Richmond (Lavigueur), en compagnie, entre autres, de Victoire, Marie, Suzanne et Basilice Boucher[19]. L’année précédente, plusieurs de ces femmes, dont Eliza Ferguson, s’étaient retrouvées en prison pour avoir dérobé la somme de 40 $ à un nommé Pelletier dans une maison close tenue par Victoire Boucher, veuve de Joseph Paquet[20].

Quelques années plus tard, Elizabeth Ferguson est toujours présente dans ce « secteur chaud » de Québec. En 1856, appelée à témoigner en cour de justice au sujet de l’incendie d’une maison de la rue Richmond, celle de l’aubergiste François-Xavier Chevalier, elle déclare résider sur cette rue, vis-à-vis la résidence de Marceline Thivierge, veuve de Joseph Ayotte[21].

Connue également sous le nom de Marceline Huot, celle-ci avait acquis en 1851 un emplacement sur le niveau sud de la rue Richmond. Celui-ci se situerait vis-à-vis les actuels numéros 375-379, rue Lavigueur, à quelques pas de la rue Deligny et de la « côte dite de la Négresse[22] ».

Plainte d’Elizabeth Ferguson contre Pierre Belleau pour bris de maison, le 2 mai 1857 (AVQ B2-FF-2-72, Fonds Cour municipal, 1857, cause n° 235, p. 117)

La côte de l’Antillaise

La côte Sutherland aurait-elle portée ce nom en raison d’Elizabeth Ferguson? Cela se peut fort bien, surtout si ce chemin est désigné ainsi dans les années 1850. Au cours de la décennie précédente, on a plus de chance de rencontrer Elizabeth Ferguson en prison que dans les rues de Québec. De 1840 à 1845, par exemple, cette prostituée est détenue pendant au moins 44 mois, dont 10 en 1842 et 1843.

Deposition and conviction of Charles Osborne, of the city of Quebec, against Elizabeth Ferguson, prostitute, for being loose, idle and disorderly, le 30 avril 1840 (BAnQ Québec, TL31,S1,SS1, D68741)

Mais il se pourrait aussi que le nom de cette côte fasse référence à une autre prostituée du faubourg Saint-Jean, Mary Dowsey. Cette femme, connue également sous le nom de « Joséphine la Négresse[23] », était l’épouse de François Paradis de Saint-Roch.

Dans les années 1850, celle-ci n’est pas de tout repos! Née vers 1833, selon le registre d’écrou de la prison de Québec, elle serait peut-être la fille d’un marin natif de la Martinique, John Dawsey (Dowsey), et d’une Irlandaise de Québec, Mary Cochran[24].

Je réside chez Marcelline Thivierge dans la rue Richmond [Lavigueur] en cette cité. Le 22 juillet [1857], vers cinq heures de l’après-midi, comme je descendais dans la côte dite de la négresse, dans la rue Richmond, la prisonnière ici présente qui déclare se nommer Mary Dowsey, épouse de François Paradis, à moi et me dit : « Ma maudite, tu viens de me faire prendre, je m’en vais t’arranger le corps, je m’en vais te tuer! »

En conclusion, afin de commémorer toutes les facettes de notre histoire, ne devrions-nous pas changer le nom de la « côte Badelard » pour celui de la « côte de l’Antillaise » ou « de la Tenancière »?

Ce texte a été rédigé pour la revue Québecensia, de la Société historique de Québec, dans le cadre du Printemps Saint-Roch, en 2022.

Notes

[1] Établissements malfamés.

[2] La Presse, Montréal, 2 avril 1921, p. 41.

[3] BAC, Topographical and Pictorial Map of the City of Quebec from Actual Survey. Alfred Hamel, 1858.

[4] Le Soleil, Québec, 17 janvier 1942, p. 6 et 7.

[5] Le Courrier du Canada, Québec, 20 mai 1864, p. 1; 20 juin 1864, p. 3.

[6] BAnQ Québec, CN301,S27, Notaire Louis-Théodore Besserer, 15 mai 1834, n° 1673, 1674, 1675.

[7] Le Canadien, Québec, 17 mars 1834, p. 1.

[8] Expression utilisée à l’époque pour désigner un terrain.

[9] BAnQ Rosemont–La Petite-Patrie, G/3454/Q4/1845/H38 CAR, This plan of the city of Quebec is respectfully inscribed to the magistrates of the city: by their obedient servant, Alfred Hawkins, 1845.

[10] AVQ QP1-4/106-7, Rues : Cook à Craig.

[11] The Quebec Mercury, 17 juillet 1847, p. 3.

[12] BAnQ Québec, CN301,S327, Notaire Adolphe Guillet dit Tourangeau, 15 octobre 1883, n° 2667.

[13] Cherrier’s Quebec City and Levis Directory. For the year ending May 3, 1884. Corrected to June 1883, Québec, p. 66.

[14] Le Soleil, Québec, 25 avril 1900, p. 6.

[15] Charles Baillairgé, « Québec, passé, présent, futur », Almanach des adresses Cherrier de la ville de Québec, 1886-1887, pour l’année finissant le 3 mai 1887, Québec, p. 9.

[16] L’Action catholique, Québec, 31 juillet 1949, p. 20.

[17] BAnQ Québec, E17,S1,P3, Registre d’écrou de la prison de Québec, 1838-1843.

[18] BAC, RG 31, Recensement de 1851, Québec, District n° 38, Québec, Sous-District n° 558, p. 949. Sur la feuille de recensement, on a plutôt inscrit « Eva Fergusson », mais un trait relie ce prénom à celui d’une « Elis. Voyer ».

[19] Celles-ci étaient probablement des sœurs, filles de Joseph Boucher et de Josette Payant dit Saint-Onge de La Prairie.

[20] BAnQ Québec, TL31,S1,SS1,D94379, Quebec Police Report for the 24th day of April 1850.

[21] BAnQ Québec, TL31,S1,SS1,D177223, Déposition d’Elizabeth Ferguson, 27 octobre 1856.

[22] BAnQ Québec, CN301,S261, Notaire Michel Tessier, 8 avril 1851, n° 7499.

[23] Église Saint-Roch, Québec, 7 janvier 1856, folio 4v.

[24] Holy Trinity Anglican Cathedral, Québec, 9 avril 1832, folio 33.

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Saint-Roch dans les années 1970 (38) : la côte Badelard

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