Vie de quartier, vie du passé : des pages et des sites pour se rapprocher | 2 février 2021 | Article par Julie Rheaume

Une vue de Saint-Sauveur, dans les années 1940.

Crédit photo: Société historique de Québec

Vie de quartier, vie du passé : des pages et des sites pour se rapprocher

Les groupes consacrés aux quartiers abondent, tout comme ceux voués à l’histoire sur les réseaux sociaux. Alors que les premiers ont souvent une vocation pratique, les seconds permettent de voyager dans le temps, se rappeler de bons souvenirs ou voir « comment c’était » avant notre naissance. Survol du phénomène avec entre autres les historiens Réjean Lemoine et Dale Gilbert.

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Depuis quelques années, les groupes consacrés aux quartiers abondent sur Facebook. Ceux-ci, comme Quartier St-Sauveur : son Histoire, ses habitants…, St-Roch: les échos de notre quartier ou Lairet, notre quartier de Limoilou, entre autres, servent de lieux d’échanges pour les citoyens avec une fonction souvent pratique: objets à donner, logements recherchés, recherche d’animaux disparus, entre autres.

« C’est l’histoire des gens, dans leurs quartiers. Les gens sont beaucoup à la recherche d’une identité. Lorsqu’ils s’installent dans un coin ou lorsqu’ils viennent d’un coin, ils veulent y voir le développement de l’histoire. Ce qui est intéressant, maintenant, sur internet, c’est que vous avez des sites sur à peu près tous les quartiers ou les anciennes paroisses de la ville (…) Même ceux qui n’y vivent pas veulent partager des souvenirs, des photos, en lien avec l’histoire (d’un quartier donné) », explique l’historien et chroniqueur Réjean Lemoine, en entrevue téléphonique le 28 janvier.

Rejean Lemoine
L’historien Réjean Lemoine.
Crédit photo: Sandra Bisson

Les sites consacrés aux divers quartiers sont aussi une façon pour les nouveaux résidents, y compris les immigrants, de mieux connaître leur nouveau milieu. « C’est aussi une forme d’intégration à la vie de la communauté », note celui qui a notamment consacré un livre à Limoilou. « Ce n’est pas juste pour des gens qui sont toujours restés dans un quartier, qui sont toujours en lien avec le quartier. »

La paroisse avant tout

L’église Sainte-Angèle-de-Saint-Malo.
Crédit photo: Courtoisie Éric Châteauvert - Paroisse Sainte-Marie-de-l'Incarnation

L’église Sainte-Angèle-de-Saint-Malo reste ouverte au culte (hors-pandémie), mais ses voisines de Notre-Dame-de-Pitié et Saint-Joseph sont tombées sous le pic des démolisseurs. Même si des bâtiments religieux ont disparu au centre-ville de Québec ou que des paroisses ont été fusionnées, la notion de « paroisse » comme territoire géographique reste très présente dans certains secteurs. Il y a un attachement qui persiste pour celle-ci. Saint-Malo, dans le quartier Saint-Sauveur, en est un excellent exemple.

La popularité de la page Mon Saint-Molo (jeu de mots), créée en octobre 2020, a explosé au cours des dernières semaines. Au matin du 1er février, elle comptait 914 membres. On y retrouve les écrits de son créateur Yvon Poirier, mais aussi des anecdotes, photos, souvenirs et interrogations de la part de ses membres. La paroisse Saint-Malo reste très présente dans le cœur des anciens et actuels résidents.

« Cette transition s’est fait dans les années 60,ça fait 60 ans que cette identification aux paroisses s’est effectuée. On est à deux ou trois générations (de cette période) mais les gens gardent encore ce souvenir d’une première forme d’identité, car c’était très fort à l’époque. C’était l’identité d’abord à la paroisse avant le quartier. Il y avait la paroisse, il y avait le quartier et il y avait la ville. C’était très fort. Toutes les organisations communautaires, religieuses et civiques étaient reliées à la paroisse, que ce soit le terrain de jeux, les loisirs… Tout était beaucoup centré sur la paroisse. Les gens qui ont vécu dans les années 60, par exemple les baby-boomers d’aujourd’hui, se rappellent encore de cette époque. C’est encore bien présent dans l’esprit de bien des gens », explique M. Lemoine.

La vision de Dale Gilbert, jeune historien dans la trentaine et auteur du livre paru en 2015 Vivre en quartier populaire : Saint-Sauveur 1930-1980, se rapproche de celle de M. Lemoine.

Pour M. Gilbert, la notion de « paroisses » est davantage présente chez les personnes plus âgées. « On s’aperçoit que l’empreinte paroissiale est très forte dans la tête et le cœur des gens. C’est loin d’être une explication qui est uniquement religieuse », explique-t-il.

« Pendant longtemps, la vie paroissiale était extrêmement riche, au-delà de la seule dimension religieuse. Les commerces et les services étaient déployés sur une base paroissiale, par exemple les écoles, les caisses populaires, les loisirs et divertissements », renchérit M. Gilbert, en entrevue le 1er février. Les paroisses étaient « un pôle de vie locale extrêmement fort », ajoute-t-il.

Cette appartenance semble toutefois varier selon les secteurs. Elle semble être plus présente à Saint-Sauveur que dans Saint-Roch. Réjean Lemoine explique qu’elle dépend des caractéristiques des quartiers et paroisses. Par exemple, le quartier Saint-Roch est plus commercial et cosmopolite alors que la paroisse Saint-Malo est plus résidentielle, même si on y trouve un parc industriel, explique-t-il. « Chaque quartier a une façon différente d’exprimer ce lien-là, je pense », ajoute M. Lemoine

Lieux de communion

Grâce à des pages de quartier, certains renouent avec des anciens voisins ou des amis perdus de vue depuis fort longtemps. Ces plate-formes constituent-elles un lieu de communion?

« Effectivement, répond M. Lemoine. (Elles permettent aussi) de retrouver des liens. Je pense que les gens sont aujourd’hui beaucoup, dans le contexte actuel, à la recherche de racines. Ils vivent des vies qui sont beaucoup éclatées ou vivent des vie où il n’y a pas beaucoup de continuité. On change de chum, de blonde souvent. On change de job. On change de plein de choses, et de se rattacher à un coin de terre, un coin de pays, un quartier – oui, il y a la nostalgie – c’est également une découverte de ses racines, une découverte de son passé. »

La page Mon Saint-Molo est aussi un lieu de retrouvailles pour certains ex-résidents de la paroisse : « La page n’avait pas d’objectif précis si ce n’est présenter mes mémoires sous forme de chronique. Le phénomène retrouvailles est né spontanément », indique son créateur Yvon Poirier, qui avoue toutefois que le confinement a certainement joué un rôle dans cette reprise de contacts entre anciens voisins et amis.

« Les groupes Facebook qui s’intéressent à l’histoire locale sont des lieux d’échanges. On y voit souvent des gens poster régulièrement des images ou des anecdotes et d’autres y répondre systématiquement. Ces utilisateurs en viennent à se connaître et à partager un sentiment d’appartenance à ces groupes », indique de son côté Alex Tremblay Lamarche, président de la Société historique de Québec (SHQ).

L’histoire

De manière plus globale, « l’ancien temps » suscite toujours un vif intérêt, que ce soit par l’entremise d’articles à caractère historique dans les médias, comme ceux de notre collègue Jean Cazes sur les sites de Monquartier ou les photomontages du journal Le Soleil. L’histoire, de manière générale, captive.

La page Facebook de la Société historique de Québec (SHQ), un organisme fondé en 1937, est suivie quant à elle par près de 31 000 adeptes et « aimée » par près de 29 700 personnes. Pour le président de la SHQ, Alex Tremblay Lamarche, plusieurs facteurs expliquent cet engouement pour l’histoire, outre la pandémie, la facilité des échanges grâce aux réseaux sociaux et un retour vers le centre-ville pour certains citoyens :

« L’intérêt pour les montages photos qui montrent un endroit il y a plusieurs dizaines d’années et aujourd’hui est indéniable. Les gens aiment voir ce à quoi ressemblait autrefois les endroits qu’ils connaissent. Alors que ces photos demeuraient jusqu’à peu dans les albums photos de ceux qui les possédaient, il est aujourd’hui facile de les reproduire et de les faire circuler. Cela amène donc un engouement et suscite des échanges sur l’objet des photos », écrit M. Tremblay Lamarche, dans un courriel transmis à Monquartier.

« L’histoire de quartier en est une au sein de laquelle les gens se reconnaissent. Tantôt, ils vont connaître directement ou indirectement les gens qui y sont cités. Tantôt, ils vont plutôt voir une trame assez similaire à celle de leurs parents ou grands-parents. L’histoire de telle famille qui tenait une petite épicerie dans tel quartier, c’est celle de plein de familles qui ont connu une expérience similaire ou qui se souviennent de l’épicier du coin », explique le président de la Société historique.

Engouement général

Dale Gilbert
L’historien Dale Gilbert.
Crédit photo: Courtoisie

Selon l’historien Dale Gilbert, on sent « un appétit, un désir d’histoire, dans la population qui se mesure à toutes sortes de niveaux » : festivals, romans, ouvrages ou séries télévisées à caractère historique, chroniques dans les médias.

Ce goût, qui perdure depuis plusieurs années, contribue à la popularité de ces pages et sites consacrés à l’histoire. Le phénomène n’est « pas unique » à Québec. Des villes comme Montréal ou Sherbrooke, entre autres, vivent aussi un tel engouement, d’après M. Gilbert.

De plus, les pages publiées sur les réseaux sociaux offrent un « volet participatif » qui est extrêmement intéressant, aux yeux de l’historien.

« On peut placer ou replacer son histoire, dans la grande Histoire. Plutôt que seulement lire un ouvrage ou écouter une conférence, on peut partager ce qu’on a vécu ou lire (ce qu’un autre a publié) et comparer sa propre expérience, partager ses photos ou sa perception d’un événement. »

« Chaque personne a sa place. Elle peut se mettre en scène, son propre contenu, apporter sa propre vision », dit Dale Gilbert.

Internet a également permis de démocratiser l’histoire grâce à plusieurs sites fiables (d’autres le sont toutefois moins) et l’accès en ligne à des fonds d’archives pour accéder à des documents et photos, ajoute l’historien.

« On ne sent pas que c’est un mouvement qui est en essoufflement, ce désir d’histoire-là (…) D’où vient-il? Il n’y a pas un (seul) facteur principal, mais il est là!», conclut M. Gilbert.

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