Mois de l'économie sociale : neuf questions à Pôle CN | 12 novembre 2021 | Article par Suzie Genest

Félix Bussières. directeur général de Pôle CN

Crédit photo: Montage à partir d'une photo de Pôle CN

Mois de l'économie sociale : neuf questions à Pôle CN

Novembre est le Mois de l’économie sociale. Il adopte cette année le thème « Donnons du sens ». Qu’est-ce, au juste, que l'économie sociale? Quels types d’organisations en font partie? À quels défis font-elles face dans la foulée de la pandémie, des mouvements de main-d’œuvre? Monsaintroch s’est entretenu avec le directeur général du Pôle des entreprises d’économie sociale de la Capitale-Nationale (Pôle CN), Félix Bussières.

Pôle CN représente les intérêts des entreprises d’économie sociale de la région. Il favorise la mise en place des conditions nécessaires à leur création, à leur croissance, à leur consolidation. Il a aussi pour mission de promouvoir l’économie sociale et d'assurer le relai d'information dans le milieu. Par ses actions et ses activités, il vise l’augmentation des ventes des entreprises, le renforcement de leurs compétences, la collaboration et la concertation parmi elles, l’amélioration de la notoriété de l’économie sociale.

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Ses bureaux se trouvent dans la Maison de la coopération sur le boulevard Charest Est. Félix Bussières en est le directeur général depuis 2015.

Le 31 octobre sur Facebook, le Consortium coop, centre de ressources et d'expertises coopératives, a partagé la définition suivante de l'entreprise collective ou d'économie sociale.

« Qu’il s’agisse d’une coopérative, d’une mutuelle ou d’un organisme à but non lucratif ayant des activités marchandes, l’entreprise collective – ou d’économie sociale – se définit par son statut et les règles et principes qui l’accompagnent : mission sociale et profits réinvestis dans l’entreprise ou la collectivité, gouvernance démocratique pour et par les membres, propriété collective et autonomie de gestion face à l’État. »

M. Bussières, qu'ajouteriez-vous à la définition du Consortium coop?

« Le Chantier d’économie sociale est notre gardien au niveau national. Il y a une loi cadre qui offre une définition.

Peu de pays dans le monde ont une loi sur l’économie sociale, qui amène une reconnaissance. Il y a la France, l’Espagne, la Corée du Sud, dans les endroits les plus dynamiques. Au Canada, le Québec est la seule province à en avoir une.

Il en découle un plan d’action gouvernemental en économie sociale. »

Pouvez-vous nous donner un aperçu de la diversité des entreprises d’économie sociale?

« Dans la région de la Capitale Nationale, on compte 1200 entreprises d’économie sociale. Il y a tout le secteur de la petite enfance, les CPE, les coopératives d’habitation et OSBL d’habitation. Dans notre région, en culture, tout ce qui est théâtre, troupe de danse, plusieurs salles, les organismes comme ceux dans Méduse… Les coopératives de travail sont bien visibles, comme La Barberie.

Un autre créneau, c’est celui des entreprises d’insertion, comme Recyclage Vanier, Vélo Vert à Beauport. Il y en a spécifiquement pour des personnes avec un handicap. La plus connue, c’est le Groupe TAQ, qui a des contrats avec Simons, les Chocolats Favoris. On pense aussi à la Coopérative funéraire des deux rives et à plusieurs médias locaux et régionaux. »

À l’automne 2020, Pôle CN a présenté un bilan des impacts de la pandémie dans le milieu de l’économie sociale. Il y était question notamment de santé mentale. Quels étaient alors les constats, et qu’en est-il aujourd’hui?

« Ça a été fait en septembre 2020, 100 entreprises ont répondu. On leur demandait l’état général de leur équipe de travail. Beaucoup se disaient fatigués et préoccupés. Les études de santé mentale, on en entend encore parler. Il y a des burnout, de l’anxiété, de la fatigue. Dans le travail de bureau, il y a la fatigue Zoom. De la démotivation aussi. On a fait au printemps dernier un groupe de codéveloppement, d’entraide pour les gestionnaires, spécifiquement sur la motivation des équipes, la rétention et l’attraction d’employés. Il y a eu des impacts importants.

Le jeudi 4 novembre, il y a eu le premier déjeuner d’affaires en personne. On était une vingtaine de personnes, contentes de se revoir. On sent un retour de dynamisme et de motivation. »

Il y a eu beaucoup de départs et relocalisations autour de la pandémie, des affichages de postes se prolongent. Quelles sont les conséquences pour les entreprises d’économie sociale?

« Déjà, à notre sondage de l’année passée, dans les principaux enjeux, il y avait l’embauche, l’attraction.

Le principal frein au développement des entreprises qui vivent une croissance, c’est : "Je ne prends pas de nouveaux contrats parce que je n’aurai pas les employé.e.s pour les réaliser."

Ça exacerbe la pyramide inversée de la démographie. On est là-dedans jusqu’en 2030 : travailler à effectifs réduits, ne pas être en mode développement, dire non à des opportunités… Nos membres sont vraiment là-dedans, tout le monde en parle, des enjeux de main-d’oeuvre.

D’un autre côté, on a l’avantage en économie sociale de donner un sens au travail. Pour ceux qui ne veulent juste un travail pour puncher, ça rejoint leurs valeurs. Mais les conditions salariales sont plus difficiles que dans les technos, en informatique, dans le secteur public. »

Que répondez-vous aux gens convaincus qu’il n’y a pas de rareté de main-d’œuvre mais seulement des patrons cupides offrant de mauvaises conditions de travail?

« Il y a des emplois attrayants dans notre milieu. On affiche, on reçoit trois ou quatre CV qui ne sont pas adéquats pour le poste. Il y a des réaffichages. Les gens sont très mobiles. C’est deux ans, la moyenne du temps où les gens restent en poste. Il y a beaucoup de roulement. Le temps de former à nouveau des gens chaque fois, ça ralentit l’activité.

Les grandes corporations perdent de leur attraction auprès des milléniaux et des Y qui ne veulent pas juste travailler pour enrichir le propriétaire. C’est peut-être une des raisons de leur pénurie de main-d’œuvre. Mais nous autres aussi, on a une pénurie… »

Les organismes peinent-ils aussi à combler les postes au sein des conseils d’administration?

« Ce n’est pas tant un enjeu. Mais le rôle d’administrateur, en gestion de crise, en Zoom, c’était plus de l’approbation, de la validation, il fallait garder ça court… Le CA perdait alors un peu de son rôle, de son impact, qui est entre autres de permettre des réflexions et d’approfondir des dossiers. Ce n’est pas tant que les sièges n’étaient pas comblés, mais il y avait de l’absentéisme. C’était plus monotone. Quand tu t’impliques bénévolement, ce que tu aimes, c’est aussi l’aspect social, humain. »

Que diriez-vous aux personnes qui ont un projet mais hésitent à opter pour un modèle d’entreprise collective?

« On a un programme qui s’appelle Sismic, où on fait de l’accompagnement à l’idéation et prédémarrage d’entreprises d’économie sociale. C’est beaucoup pour des jeunes dans la vingtaine et la trentaine.

Le partage du risque, qui ne repose pas sur une seule personne, le partage des expertises, la mission sociale, le fait de trouver un sens à son travail : ce sont les principaux arguments qui motivent à aller vers un modèle d’entreprise collective. C’est plus long à démarrer, mais plus pérenne. Les entreprises collectives ont une longévité beaucoup plus grande que les entreprises individuelles.

Il y a l’aspect environnemental aussi, qui est intégré dans les projets. Les gens aujourd’hui pensent à l’économie circulaire, les valeurs d’environnement sont intégrées dans le modèle d’affaires. »

On voit des entreprises inc. devenir des entreprises collectives, des travailleurs qui en prennent la relève… En accompagnez-vous souvent? Comment ça se passe?

« Il y a vraiment un intérêt pour ça. D’ailleurs on est sur un projet pilote de société d’acquisition pour la reprise collective. Pour des entreprises inc. qui sont rachetées et transformées en entreprises collectives reprises, soit par les travailleurs, soit par la communauté. Ça permet de faire le tampon pendant que les travailleurs s’organisent entre eux, trouvent de l’argent pour le montage financier et deviennent propriétaires, en formant une coop de travail ou un OBNL.

Il y a vraiment un intérêt à Québec, dans Charlevoix Est…

Il y a et des villages ou municipalités qui ne veulent surtout pas perdre une entreprise familiale centrale au niveau de l’emploi et des services. Les classiques dépanneurs, restaurants, garages… S’il y en a un qui ferme, beaucoup de choses s’écroulent autour. Donc il y a cet intérêt pour le repreneuriat collectif. C’est un des éléments importants du plan d’action gouvernemental en économie sociale.

Il y a des mesures spécifiques d’aide au ministère de l’Économie et de l'Innovation pour le repreneuriat. On peut avoir une subvention pour payer de professionnels, évaluer l’entreprise et les possibilités de reprise, etc. »

Que diriez-vous aux chercheurs et chercheuses d’emploi au sujet du milieu de l'économie sociale?

« Ils vont y trouver une entreprise qui est vraiment à valeur humaine et à échelle humaine. On ne travaille pas chez Apple ou dans une grande entreprise où on ne voit jamais le patron… Une entreprise qui, de plus en plus, est à valeur environnementale, en plus d’avoir une mission sociale. Souvent, ça permet de combler le besoin, oui, d’avoir un travail pour les revenus, mais aussi de se sentir utile dans la société.

Il y a des gens de 50 ans qui nous approchent. Ils ont travaillé longtemps pour un employeur. Pour les dernières années, ils aimeraient que leur emploi ait un impact plus qu’alimentaire, pour allier leurs passions et leur besoin d’aider la société. »

Diverses activités se tiennent jusqu'au 30 novembre au Québec dans le cadre du Mois de l'économie sociale. On les retrouve sur la page Facebook de l'événement, qui présente aussi des portraits d'entrepreneurs et d'entreprises. On peut visiter son site au https://www.mois-es.com/ et celui de Pôle CN au https://polecn.org/