Des experts recommandent fortement la maternelle 4 ans | 28 février 2018 | Article par Céline Fabriès

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Des experts recommandent fortement la maternelle 4 ans

À quel âge devrait-on commencer l’école ? Cette question déchaîne les passions au Québec vingt ans après la création des Centres de la petite enfance (CPE) par le gouvernement péquiste de l’époque, alors que des experts préconisent la maternelle dès l’âge de 4 ans pour tous.

Actuellement au Québec, la majorité des enfants commence l’école à 5 ans. Seulement 288 écoles, toutes situées en milieu défavorisé, offrent la maternelle à 4 ans. Or, pour les spécialistes de l’éducation Égide Royer, professeur de psychologie à l’Université Laval, et Monique Brodeur, doyenne de la Faculté d’éducation de l’UQAM, la maternelle 4 ans joue un rôle essentiel dans la réussite de la scolarité de l’enfant.

« Au Québec, on fera bouger l’aiguille de la diplomation vers le haut lorsqu’on aura compris qu’un enfant de 4 ans a besoin de recevoir des services éducatifs, et non d’être gardé », affirme Égide Royer.

« Trop de jeunes ont encore des problèmes d’apprentissage de lecture, d’écriture et de mathématique en première année de primaire », abonde Monique Brodeur.

Sans pour autant désavouer les CPE, les deux experts estiment que les enseignants sont les mieux placés pour apprendre la littératie et la numératie aux enfants de 4 ans. « Lire une histoire aux enfants, c’est une chose, mais travailler la conscience phonologique, ça va plus loin et l’enseignant possède la formation; pas l’éducateur de la petite enfance », souligne Égide Royer.

Le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, entend les doléances des experts, mais il a fait le choix, pour l’instant de travailler tout au long de la vie scolaire, « d’investir des ressources, notamment avec les 0-8 ans, chez les jeunes de tout horizon et travailler dans les premières années du primaire, en langage, en dépistage et en littératie ».

Enseignant et éducateur, un binôme gagnant

Selon les deux experts, la scolarisation précoce de l’enfant ne s’oppose pas à son développement. Les enseignants et les éducateurs peuvent apporter chacun un bienfait aux enfants.

« Au Québec, on a toujours vu la maternelle comme une forme de scolarisation qui ne laissait pas à l’enfant l’occasion de jouer et de se développer », déplore le professeur de psychologie. Or l’apprentissage en maternelle se construit par le jeu et « l’enfant entre 3 et 5 ans possède une grande capacité d’apprentissage », fait valoir Monique Brodeur.

À l’école des Berges dans Saint-Roch, la maternelle 4 ans est offerte à temps complet depuis la rentrée de septembre. Deux adultes encadrent 17 enfants, une enseignante et une éducatrice. Après six mois, le directeur Kino Métivier se dit très heureux de cette implantation.

« Les enfants sont allumés, ils ont du vocabulaire. Ils se sont habitués aux routines », explique le directeur. « En maternelle 5 ans, ils sont autonomes vers janvier-février. En commençant l’école à 4 ans, ils sont exposés à la lecture, aux routines, à la discipline; et à 5 ans, on peut pousser plus loin », poursuit-il.

Cependant, monsieur Métivier sait déjà que des mises au point seront nécessaires à la rentrée de septembre. « On est bien adapté aux 5 ans, mais il faut revoir certaines choses pour les 4 ans. Il a fallu que l’équipe au total s’adapte. À 4 ans, ils sont encore petits. Au début de l’année scolaire, l’enseignante et l’éducatrice ont mis un bon mois avant d’obtenir le silence dans la classe. Les activités et les consignes doivent être courtes », relate le directeur de l’école des Berges.

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L’école maternelle 4 ans seulement dans les milieux défavorisés, « une discrimination »

Seules certaines écoles des milieux défavorisés offrent pour le moment la maternelle 4 ans. Le ministre de l’Éducation ne ferme pas la porte à l’idée de l’implanter partout, mais il faudra du temps et des moyens.

« Je ne dis pas qu’à terme, il ne faudra pas aller là, mais il faut faire des choix et ça serait mentir aux gens de dire qu’on est capable d’embaucher 8000 personnes, de déployer les mesures de la politique sur la réussite éducative, de mettre de l’avant des mesures 0-8 ans, petite enfance, éducation, et de faire les maternelles 4 ans. On ne peut réaliser tout ça dans le même moment », plaide Sébastien Proulx.

Les arguments du ministre de l’Éducation sonnent faux aux oreilles d’Égide Royer. « C’est une erreur, les enfants vulnérables n’habitent pas seulement dans les quartiers défavorisés », déplore le psychologue. « Avoir un trouble du spectre de l’autisme ou un déficit d’attention n’a pas rapport avec votre code postal. » De plus, les parents avec de bons revenus ne vivent pas tous dans les quartiers aisés; a contrario, des parents à faible revenu vivent dans ces quartiers aisés.

Pour le spécialiste de l’éducation, pas de doute, la maternelle dès l’âge de 4 ans permettra de diminuer le nombre d’enfants en difficulté, de classes spécialisées et l’abandon scolaire.

« Les pédiatres américains donnent la consigne aux parents de lire à haute voix une page d’un livre par jour, même à bébé. C’est un peu la même chose avec la conscience phonologique, la relation entre les mots, les sons et la reconnaissance des lettres », souligne Égide Royer.

Le ministre de l’Éducation s’est donné comme mandat de développer une stratégie permettant à tous les enfants d’avoir acquis les compétences essentielles en lecture, en écriture et en mathématique en fin de deuxième année du primaire d’ici 2022.

« Il est nécessaire de faire un arrimage avec nos services de garde éducatifs. Peut-être que dans le temps, ça se transformera, cette collaboration, mais pour l’instant, il faut d’abord installer cet espace entre les services éducatifs et l’éducation où il y a réellement un arrimage, une transition, ce qui n’existe pas partout », assure Sébastien Proulx.

Mais pour Égide Royer et Monique Brodeur, c’est la maternelle 4 ans pour tous et la révision des programmes scolaires qui auront une portée significative sur la réussite scolaire. « Dans les milieux défavorisés, il y a encore beaucoup de classes 4 ans à mi-temps, il faut les passer à temps plein », mentionne Égide Royer. « Et s’il n’y a pas de place dans les écoles, les CPE accueillent déjà les enfants de 4 ans, les enseignants pourraient très bien travailler là », ajoute-t-il. « Le programme de la maternelle 5 ans accuse un retard par rapport aux études actuelles. L’enfant ne devrait pas reconnaître, mais connaître la plupart des lettres de l’alphabet à la fin de la maternelle 5 ans », plaide pour sa part la doyenne de la Faculté de l’éducation de l’UQAM.